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Gestion efficace du risque systémique pour le secteur des assurances

par Scott D. Houghton

Gestion du risque, février 2021

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Le problème et le plus grand défi que posent la détermination et la gestion du risque systémique se situent dans le fait que les activités à risque élevé et les entreprises à risque élevé ne sont souvent identifiées qu’en rétrospective. Dans le présent article, nous définissons les facteurs de risque et nous proposons un cadre de gestion du risque systémique qui peut être appliqué à l’avance par les organismes de réglementation, la direction de l’entreprise et d’autres parties prenantes. Nous utiliserons la définition du risque systémique tirée d’Investopedia[1] : [traduction] « Le risque systémique s’entend de la possibilité qu’un événement à l’échelle de l’entreprise déclenche une grave instabilité ou entraîne l’effondrement d’un secteur d’activité ou d’une économie. »

La taille et l’interdépendance[2] sont deux facteurs clés du risque systémique. L’examen d’autres événements passés révèle que d’autres facteurs clés ont trait à l’endettement financier, à la concentration des catégories d’actifs, à la non-transparence du bilan d’une société, et au non-appariement de la durée de l’actif et du passif, et des liquidités.

Détermination des facteurs de risque systémique au moyen d’événements passés

AIG

L’événement systémique le plus connu dans le secteur des assurances aux États-Unis a été la quasi-faillite d’American International Group (AIG) en 2008. Par l’entremise de sa division des produits financiers (AIGFP), filiale non liée aux assurances, AIG a émis des swaps sur défaillance de crédit sur des obligations adossées à des prêts hypothécaires résidentiels et commerciaux. Par cette démarche, la société est effectivement devenue garante des prêts lorsque le marché immobilier et hypothécaire américain s’est effondré en 2007 et 2008. Ces swaps ont créé de l’endettement et ont accru l’exposition aux catégories d’actifs hypothécaires et immobiliers. La Federal Reserve Bank of New York a prêté 85 milliards de dollars américains à la société pour prévenir sa faillite. D’autres grandes sociétés d’assurances et banques ont reçu des prêts pour rassurer les titulaires et les investisseurs et ainsi éviter la faillite systémique d’un plus grand nombre de sociétés.

Les principaux facteurs de risque pour AIG étaient la taille et l’interdépendance, l’endettement financier, la forte concentration des catégories d’actifs et le manque de transparence du bilan de la société. Les swaps sur défaillance de crédit équivalaient essentiellement à une position longue dans une obligation du Trésor américain et à une position courte dans une obligation émise par une entité présentant un risque de crédit. Cependant, seule la valeur marchande du swap figure au bilan, et non le montant des véritables positions sous-jacentes. 

En 2007, les filiales d’assurance d’AIG étaient réglementées par plusieurs départements d’assurance d’États américains, et les filiales qui n’étaient pas des filiales d’assurance, comme AIGFP, étaient réglementées par l’Office of Thrift Supervision des États-Unis. En raison de cette configuration, un organisme de réglementation éprouvait de la difficulté à visualiser la situation dans son ensemble.

CL Financial (Caraïbes)

Dans les Caraïbes, l’événement systémique le plus connu a été la quasi-faillite et le renflouement de CL Financial par le gouvernement de Trinité-et-Tobago en 2009. Cet événement était de nature systémique et il a eu des répercussions dans l’ensemble des Caraïbes. Parmi les facteurs de risque systémiques particuliers qui ont mené à cette situation, mentionnons la concentration des catégories d’actifs dans l’immobilier local, l’illiquidité, l’endettement financier et le non-appariement de la durée de l’actif et du passif[3].

Secteur des services financiers de la Jamaïque

De 1996 à 1999, dans le cadre de problèmes financiers systémiques de plus grande envergure en Jamaïque, plusieurs assureurs jamaïcains ont éprouvé des difficultés financières. Celles-ci découlaient principalement de problèmes de liquidité imputables à des titulaires de police qui exerçaient leur droit de réclamer leur valeur de rachat. La faillite de ces institutions financières et d’autres a fait en sorte que le gouvernement jamaïcain a acheté des avoirs, a acquis des actifs non productifs et a consenti des prêts. Les sociétés qui ont fait faillite affichaient des concentrations élevées de prêts immobiliers et hypothécaires.

Crise financière en Corée

De 1998 à 2002 en Corée, de mauvais placements et des problèmes de liquidités ont entraîné la faillite de 12 sociétés d’assurance-vie. Des problèmes de liquidités et le non-appariement de la durée de l’actif et du passif ont été les principaux facteurs de ces faillites. L’industrie a exigé que le gouvernement procède à la recapitalisation et participe au capital[4].

Long Term Capital (É.-U.)

Bien qu’il ne s’agisse pas d’un assureur, Long Term Capital Management était un important fonds de couverture américain. L’entreprise a déclaré faillite en 1998; cette faillite a entraîné une recapitalisation supervisée par la Réserve fédérale américaine pour prévenir la propagation systémique et empêcher que la faillite affecte davantage d’institutions. Le fonds avait trop emprunté.

La crise de l’épargne et des prêts (É.-U.)

Entre 1986 et 1995, plus de 1 000 associations d’épargne et de prêts ont fait faillite aux États-Unis. Les bilans bancaires faisaient état de dépôts à vue à court terme, adossés à des hypothèques à long terme, de sorte qu’il y avait non-appariement entre l’actif et le passif au chapitre de la durée et de la liquidité. 

Cadre de gestion des facteurs de risque

Nous avons cerné les principaux facteurs de risque; il reste à savoir ce que les législateurs, les organismes de réglementation, la direction des sociétés et d’autres parties prenantes peuvent faire à leur sujet.

  1. Promouvoir des lois et des politiques qui découragent la création de grandes sociétés d’assurances interdépendantes.
  2. Permettre aux organismes de réglementation de voir des organisations entières plutôt que de réglementer séparément des éléments de l’organisation.
  3. Autoriser les organismes de réglementation à surveiller les entreprises qui présentent un risque systémique et à prendre des mesures pour limiter ce risque.
  4. Encourager le recours à la réassurance pour réduire le risque systémique.
  5. Accroître la transparence des états financiers.
  6. Encourager la diversification des portefeuilles d’actifs et de passifs.

La taille d’une société d’assurances peut créer un risque systémique lorsqu’elle est combinée au marché et au réseau financier. En réponse à la crise financière et à la quasi-faillite d’AIG aux États-Unis, le Congrès américain a adopté en 2010 la Dodd-Frank Wall Street Reform and Consumer Protection Act (Dodd-Frank Act). Trois assureurs ont été désignés institutions financières d’importance systémique (IFIS) aux États-Unis. Prudential a convenu d’un nouveau cadre de réglementation à l’échelle de l’État, où l’organisme de réglementation peut voir l’ensemble de la société[5]. AIG a réduit sa taille en vendant certains secteurs d’activité. MetLife s’est battue contre la désignation devant les tribunaux américains et s’est scindée en deux sociétés pour réduire sa taille. Même si ce n’est pas nécessairement le dessein ou l’intention de la réglementation, ses effets indirects ont réduit le risque systémique en créant un nouveau cadre de réglementation et en réduisant la taille de deux grandes sociétés d’assurances.

Pour réduire le risque systémique à l’avenir, les organismes de réglementation et les assemblées législatives peuvent élaborer des politiques et des lois qui aident les petits assureurs à croître et découragent la création de grandes sociétés d’assurances interdépendantes. À l’heure actuelle, la consolidation de l’industrie est très répandue, principalement en raison des faibles rendements disponibles sur les marchés financiers et du désir des sociétés d’obtenir des économies d’échelle. Les organismes de réglementation ne devraient pas permettre la consolidation et la fusion s’il devait en découler une grande (ou plus grande) société interdépendante qui présente un risque systémique.

La réassurance peut à la fois accroître et réduire le risque systémique. Elle peut accroître le risque si un réassureur souscrit une protection semblable à différentes sociétés cédantes; un événement défavorable peut déclencher de multiples sinistres. Elle peut réduire le risque systémique si elle étend le risque à des secteurs autres que l’assurance, notamment les marchés financiers. Des divulgations claires devraient être exigées pour la réassurance qui accroît l’endettement financier par recours à des billets excédentaires et des lettres de crédit.

Un cadre de réglementation des instruments financiers dérivés ne doit pas nécessairement être complexe ni particulièrement fastidieux pour l’industrie. Les dérivés réduisent souvent l’effet de l’endettement au bilan. La divulgation des montants théoriques des positions sous-jacentes qui composent l’actif dérivé est un moyen relativement simple d’accroître la transparence. En d’autres termes, une société peut produire deux bilans, celui qu’elle prépare maintenant, et une autre vue de bilan dans laquelle les dérivés sont présentés comme des montants théoriques sous-jacents, ce qui accroîtrait la transparence de l’endettement.

Outre les montants théoriques, une société peut résumer ses participations et produire un rapport qui classe les dérivés en trois catégories :

  1. Les instruments utilisés pour la couverture dans un cadre réglementaire reconnu.
  2. Les instruments utilisés pour couvrir les risques à l’extérieur d’un cadre réglementaire reconnu, avec description des risques de responsabilité couverts.
  3. Les instruments utilisés pour produire des bénéfices ou à des fins spéculatives.

Un cadre de déclaration des concentrations de catégories d’actifs peut également être créé. Il peut comprendre différentes catégories et sous-catégories d’actifs. Le cadre peut permettre de cerner les problèmes de concentration des catégories d’actifs.

Certains cadres et systèmes réglementaires peuvent prévenir efficacement les problèmes. Aux États-Unis, d’importantes exigences de capital portant sur les actions limitent efficacement leur utilisation. Pendant la bulle boursière Internet, les assureurs européens ont exigé des plans de sauvetage gouvernementaux[6], mais une telle mesure n’a pas été exigée aux États-Unis. Les exigences de capital relativement rigoureuses des États-Unis sur les actions, les obligations de qualité inférieure, l’immobilier et certains prêts hypothécaires commerciaux limitent efficacement le recours à ce type de placements risqués.

Les législateurs et les organismes de réglementation peuvent créer des exigences de provisions techniques et de capital pour les assureurs qui récompensent la diversification des actifs et pénalisent les fortes concentrations de catégories d’actifs. En ce qui concerne le passif, les assureurs devraient bénéficier d’un traitement favorable pour la diversification des passifs et la présence de risques indépendants et faibles ou non corrélés dans le portefeuille des passifs.

 

Les faits énoncés et les opinions formulées dans le présent document sont ceux de chaque auteur et ne correspondent pas nécessairement à ceux de la Society of Actuaries ou des employeurs des auteurs.


Scott D. Houghton, FSA, MAAA, est vice-président et actuaire-conseil chez Valani Global. On peut le joindre à shoughton@valaniglobal.com.


Notes

[1] Chan, James. Systemic Risk Definition, juillet 2019. https://www.investopedia.com/terms/s/systemic-risk.asp

[2] Rudolph, Max J. Review Systemic Risk in the Insurance Industry, Society of Actuaries, 2017

[3] Williams, Ewart. Allocution du 17 mars 2010. http://jamaica-gleaner.com/gleaner/20100317/business/business8.html

[4] Brown, Andrew et Bimal Balasingham. Leadership and Life Insurance Failures – What can we learn about Financial Leadership? Institute of Actuaries of Australia. https://www.actuaries.asn.au/Library/Events/SUM/2013/Sum2013PaperAndrew%20Brown%20Bimal%20Balasingham.pdf

[5] Stanford Law Review, décembre 2018, volume 71. https://www.stanfordlawreview.org/online/the-last-sifi-the-unwise-and-illegal-deregulation-of-prudential-financial/

[6] Rudolph